Du bon sens du bon sens
Le bon sens a toujours été un argument de discours en temps de crise. Une nouvelle fois, il s’agit de convaincre l’auditoire que les prises de décisions allant à l’encontre des acquis sociaux sont légitimes et même pire, l’unique solution. Les fameux moments où Thatcher justifiait chacune de ses décisions par un « on ne peut pas faire autrement » ont fait des petits. Désormais bien ancré dans le vocabulaire politique, ce « bon sens » permet de tout faire passer car quiconque s’opposant à l’idée va à l’encontre de l’intérêt de l’Etat. Et donc, on nous affirme que des décisions telles le non remplacement d’un fonctionnaire partant à la retraite sur deux, la réforme de la retraite voire la baisse de l’ISF sont du pur bon sens. Mais ce « bon sens » va-t-il dans le bon sens ? Chercher à limiter les choix et à suffisamment perturber le peuple pour qu’il ne comprenne rien est monnaie courante, c’est le même réflexe qui a toujours poussé les entrepreneurs à sous-payer leurs employés, c’est à dire créer un fossé de réflexion tel entre décisionnaires et gouvernés que ces derniers seraient dans l’obligation de suivre la pensée supérieure. La figure du pouvoir prend alors celle du père. Etouffer la curiosité, l’accès à la culture permet de faire avaler n’importe quelle idée, même absolument incohérente. La complexité des institutions, le fait qu’on ne comprenne plus rien à la situation économique globale est une stratégie parfaitement calculée : moins nous en savons, plus grande est la possibilité de gouverner sans encombre. Le « bon sens » devient alors une arme supplémentaire pour ne pas avoir à exprimer l’éventualité de solutions différentes, ces alternatives qui ne se retrouvent dès lors qu’à la marge, stigmatisées comme des idées irréalistes, parce que n’entrant pas dans la logique du « bon sens ». L’alternatif devient donc forcément l’agresseur, l’empêcheur de tourner en rond, le « ringard », celui qui fait stagner le système. L’opposition est toujours à ranger dans le tiroir du danger, sans cela, le système s’effondre.
Le XIXe siècle n’est pas si loin
Régulièrement, les plus libéraux de nos hommes politiques (Droite ou Gauche) cherchent à dévaloriser les idées tendant à défendre le pauvre (l’opprimé) contre le riche (l’exploiteur) en utilisant le terme « ringardisme » pour principal argument. Pour eux, la lutte des classes n’est plus de mise mais bien un phénomène dépassé. Et ils vous embarquent alors dans un discours fait de « raison », sous-entendant que l’homme politique responsable est celui qui créera le plan de rigueur le plus convaincant, qui dira la « vérité » (oui, mais laquelle ?). L’économie doit toucher tous les postes, des Services Publics aux aides pour les plus défavorisés. De Manuel Valls à Jean-François Copé, on nous explique qu’il est temps d’être matures, de remettre la France dans le sens de la logique économique mondiale, d’être réalistes. Désormais, chômeurs et malades sont des « assistés », les Fonctionnaires deviennent des privilégiés. Et ils sont convaincus d’avoir raison lorsqu’ils disent que l’Etat n’a plus les moyens de venir en aide à ces recalés de la Société, de développer aveuglément les Services Publics. Si convaincus qu’ils ne peuvent décemment pas imaginer d’autre solution que de couper peu à peu les vivres à quiconque ne ferait pas l’effort de rentrer dans le rang. Cette politique conduit inévitablement à des abus puisqu’on entre dans la politique du chiffre et qu’on oublie l’aspect individuel. Pôle Emploi, débordé par l’afflux de chômeurs liés à la Crise et en total sous-effectif, ne devient qu’une machine à trier ceux qui vont dans le bon sens en acceptant tous les compromis défavorables possibles et ceux qui ne veulent pas (se) bouger. Ces derniers sont immanquablement rayés de la liste. On ne veut pas d’un peuple incapable d’être géographiquement mobile, de laisser sa famille et son niveau de vie pour un emploi moins rémunéré que le précédent. Là encore, le citoyen n’est plus un être humain, mais un outil. Le travail prévaut sur la qualité de vie. On ne doit donc pas travailler pour vivre, mais vivre pour travailler. Il est évident qu’un employé coûte moins cher à l’Etat qu’un chômeur. Mais est-ce une raison pour ne pas tenir compte de l’horreur du marché du travail actuel ? Est-ce si « ringard » de comparer la situation actuelle à du Zola : précarité, conditions de vie dégradées même pour les employés, surendettement, possibilités d’évolution quasi nulles, systématisme des a priori sociétaux (un homme de 50 ans au chômage, vivant dans une banlieue, a tout de même peu de chance de trouver un poste bien rémunéré). L’arrogance du marché du travail pousse les uns contre les autres. Toute personne encadrante sera forcément détestée par les employés. Et vice-versa. La division entre ceux qui détiennent du pouvoir et ceux qui n’ont aucune chance de l’obtenir est énorme. On est embourgeoisé dès qu’on atteint un poste à responsabilité. Et la logique fait qu’à ce niveau-là, on se doit de suivre les directives de la Direction sous peine de rétrograder. C’est l’incompréhension totale entre deux mondes, la nouvelle lutte des classes. Les uns ont le sentiment d’être exploités et de ne pas avoir eu la chance des « gradés », les autres ont le sentiment que leurs employés sont aigris et jaloux. Parfois même, on voit poindre chez certains cadres le cynisme du pouvoir. Et s’il fallait licencier des gens pour que la société à laquelle ils appartiennent avance, ils n’hésiteraient pas un instant. La loi du marché en gros. Alors oui, la lutte des classes n’est pas terminée, elle est différente. Et même si 10% de la population détient toujours 53% du patrimoine, elle dépasse largement le cadre des héritiers face aux démunis, elle est désormais une affaire de pouvoir. Dès lors, le terme « ringardisme » semble quelque peu limité (et limite) quand il s’agit de développer un nouveau système dans lequel le « plaisir » de travailler serait le but, dans lequel le partage du travail serait réel, dans lequel il n’y aurait pas de menaces insidieuses (ou non) au chômage sur l’employé de la part de ses supérieurs. Il n’est pas « ringard » de vouloir également ré-humaniser la prise en charge des sans-emplois, en leur donnant de l’espoir, en prenant en compte leur situation individuelle ou familiale par exemple. Prendre le temps, poser les choses et cesser de chercher à nous prouver que la situation est si terrible qu’il n’est pas d’autre solution que celle consistant à restreindre les Droits du Citoyen au profit d’un désengagement de l’Etat. C’est au contraire le moment où l’Etat doit refaire surface et assumer son rôle : la protection de ses citoyens. On en est loin, très loin, on en est même revenus à proximité du XIXe siècle. Finalement, ça n’est pas si mal d’être « ringard ». Qui sait ce qu’il adviendra de la prochaine révolte ? Le FN est le seul Parti à prendre position pour ces défavorisés. On sait pourquoi, on connait la manœuvre, on sait également où ça peut mener. Va-t-on donc fermer les yeux longtemps en imaginant que les erreurs du passé ne peuvent se reproduire ? Le PS n’est plus assez clair, ses compromis avec le Marché dérégulé en font un ennemi pour quiconque se sent floué par la Crise. Ne pas voir que la résignation actuelle est un tremplin vers l’extrême est stupide. Se répéter « jusqu’ici tout va bien » est une erreur, une erreur historique même. En passant outre les appels de détresse, on prend le risque de tout détruire. Dès lors, plus de lutte des classes, mais une lutte pour la Liberté.
Union nationale ? Vraiment ?

Pierre Larrouturou
De plus en plus de voix réclament une Union Nationale pour faire face à la Crise. Et une nouvelle fois, j’ai le sentiment que cette Union souhaitée ne fonctionnera qu’autour d’idées déjà vues, de confirmation du pouvoir insensé du monde financier. Comme lu dans cet article (Le Monde, 11/11/11), aucune alternative remettant clairement le citoyen au centre des préoccupations n’est prévue. Dernièrement, je lisais sur Mediapart, un article de Pierre Larrouturou tout à fait clair, offrant une des idées précises et visiblement ancrées dans la réalité de notre situation pour bouger les choses, modifier quelque peu les lignes, pour se passer des principaux courants de pensée qui prédominent et ne nous laissent pas d’autre choix que nous morfondre dans le pessimisme en attendant des jours meilleurs, nous plier à cette insondable logique qui nous répète qu’il n’y a aucune autre solution, que les choses sont ainsi et qu’un triple A vaut tout l’or du monde, quitte à paupériser un peu plus notre société, quitte à créer un climat délétère au sein des entreprises qui profitent de l’occasion pour afficher de nouveau ce chantage au chômage auprès de leurs collaborateurs. La situation réelle est terrifiante, et j’ai le sentiment que nous n’aurons jamais le choix, puisque nous ne l’avons jamais eu. Une nouvelle fois, la structure de nos institutions est peut-être à revoir. On donne tout le pouvoir à des gens qui n’ont de cesse de nous convaincre que c’est grâce à eux que que nous nous en sortirons, parce qu’à notre niveau, nous ne pouvons pas comprendre. La distance entre nos élites dirigeantes et la réalité semble n’avoir jamais été aussi grande. Et si la plupart des membres de cette élite continue de nous conter ce que « les Français » veulent, c’est sans doute parce qu’ils sont persuadés que les 3 personnes qu’ils croisent sur un marché sont les représentants de la France d’en bas, celle qu’il faut rassurer à coups de vocabulaire suffisant et faussement compatissant. Mais la situation est bien plus complexe, et le manichéisme dont font preuve nos politiques est effrayant parce que la réalité leur est désormais tout à fait inconnue. Ils gouvernent, nous nous accrochons. Et si l’Union Nationale était une réunion entre les Citoyens et non entre les hommes et femmes de pouvoir ? Et si on écoutait un peu plus des gens tel Pierre Larrouturou plutôt que les mettre au ban tels de vulgaires et dangereux idéalistes ?
Début de partie
La campagne est lancée. A droite, on ressort les ficelles habituelles : avec la Gauche, on aura plus d’impôts à payer, moins de sécurité et une envolée de la dette. A gauche, on nous affirme qu’il faut dores et déjà penser au vote utile pour absolument éviter un 21 avril bis. Il va sans dire que le vote utile est celui qui consiste à mettre dans l’urne le bulletin « François Hollande » et non « Eva Joly » ou « Jean-Luc Mélenchon ». Il n’y a donc pas d’autre choix si l’on veut éviter le pire, ce fameux spectre qu’on nous ressort ad libitum. Une nouvelle fois, on nous laisse penser que les élections sont l’occasion d’un débat, mais, in fine, on se retrouve coincés entre deux options, UMP et PS. Et le PS la joue comme d’habitude, plein d’arrogance vis à vis des voisins, d’autant plus qu’ils ont un candidat légitimé par une belle Primaire. Le souci est que l’offre est vraiment limitée et que ce PS ne semble pas prêt à faire des concessions, du genre remettre le citoyen au centre du débat et non le marché financier. Diantre, elle est vraiment sur le déclin cette 5ème République. Mais quand viendra le moment d’en finir avec une élection qui ne mène à rien d’autre qu’à l’effroi, au danger permanent de voir le FN au second tour ? Quid des idéaux, des idées ? Quid de ceux qui proposent des idées alternatives qui ne semblent pas si idiotes que ça ? Quid de nous ?
